Je rentre chez toi

Je rentre chez toi

Je rentre chez toi et, avant même que la porte ne s’ouvre, je sais que je vais être transportée. Un pas dans tes odeurs et c’est l’Italie de mon enfance que j’embrasse dans la chaleur familière de ta procuration. Bergère de mes papilles, Marianne de ma mémoire, tu révolutionnes les chemins de la félicité, casserole au poing. Le monde se tait : il entend que je suis chez moi.

Je rentre chez toi comme on s’explore, comme on apprend à s’aimer. Ce qu’il y a de bon et beau en moi, c’est ton héritage, ton visage, ma lumière. A la porte qui grince à peine, tu souris. Tu m’as pressentie plus qu’une mère ne l’aurait pu. Les béances de ton sourire, de tes bras, de ton cœur, me comblent autant que je les rassasie. Le monde n’existe pas : mon monde, c’est toi.

Je rentre chez toi pour respirer. Toi seule sais les secrets de l’air. Il est plus libre et pur au sein de ton foyer que sous n’importe quelle latitude. L’espace n’est que vide si tu ne l’habites pas. L’immensité se cache aux replis de ta robe, Dame Nature ne sublime que par tes conseils : tu es la voix, l’origine, le don. Le monde ne mesure pas sa chance : il te porte, ignorant que tu l’élèves.

Je rentre chez toi comme je suis née, innocente, vulnérable. Mon refuge m’attend au creux de tes caresses. Les nœuds de tes doigts, leur tendre rudesse, l’atmosphère douce et forte de tes paumes sur mes joues, dans mes cheveux, m’immergent dans cette transe que tes chants d’ailleurs et de jadis vibrent sourdement. Le monde ne tourne pas : il danse à ton rythme.

Je rentre chez toi et, sans question ni condition, sans révérence ni préliminaire, je jouis de la générosité de mon existence. Tu es celle qui rassemble, qui nourrit, qui enseigne. Je te suis, te dois et te reviens. De toi à moi, il n’y a pas d’écho mais une continuité : horizontale dans nos poèmes, verticale par le sang, parabolique. Le monde n’a pas de limite : tu es infinie.

Je rentre chez moi.

Je viens de te rendre visite et j’en suis morte. Ils disent que ta santé va mieux, qu’ils peuvent stabiliser ton diabète, calmer tes douleurs. Ils ne voient pas. Ils ne savent rien. Ils ne te connaîtront jamais. Pour eux, tu es ce corps malade, analphabète et décharné, aux prises avec la sénilité muette d’un Chronos en bout de course. Ils ignorent tes démons, tes pleurs, tes cris. Ils anesthésient, camouflent, entretiennent. A aucun moment ils ne mesureront la valeur de ton âme.

Je rentre chez moi.

Je n’arrive plus à regarder le vide dans tes yeux, le vide puis cette folie braillarde qui s’empare de toi et imprègne le monde autour. La bave aux lèvres, les doigts noués autour de cette corde invisible qui t’entraîne dans l’au-delà, tu implores. Tes seuls éclairs de lucidité hurlent un hymne à la mort que je ne peux entendre. Tu es déjà partie. Le monde est perdu, son balancier s’est brisé, l’équilibre est rompu. Le monde est orphelin. Je pleure.

Je rentre chez moi.

Tu es là. Toujours.

à ma grand-mère


Avatar de Eloïse

19 réponses à « Je rentre chez toi »

  1. Avatar de pucedepoesir

    Oh oui ! Contournez encore @Piloute !!! 😀 😀 😀
    J’adore cette chanson de Lynda Lemay, autant que « La place au sous-sol »… et bien d’autres.
    Et merci pour la Ciaccona @Milkyway , je l’ai ratée hier… C’est tout à fait ce qu’il me faut !
    Une bonne soirée/nuit à vous et merci encore.

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  2. Avatar de Piloute
    Piloute

    Amie du soir bonsoir !

    Merci pour la réponse, je contourne une nouvelle fois les difficultés insurmontables pour poster…

    Je n’ai évidemment lu aucune rancune, et je reconnais que ce n’est pas un métier facile mais il m’apporte bien plus que ce que je peux donner, et je vous retourne le compliment, j’admire votre métier et la patience qu’il requiert… Patience que je n’ai pas, en témoigneront les élèves qui m’ont eu comme tutrice hihi…

    Je tenais à jusitifier mon admiration anonyme, je n’ai pas internet chez moi (si si, c’est possible !) et je n’ai que mon téléphone sans la 4G dans une ville où le réseau est aussi rare que le soleil dans le Nord… Pour commenter, il me faut de la patience, et la patience est une vertue dont je suis dépourvue.

    Pour finir, je vous conseille à toutes et à tous la jolie chanson de Lynda Lemay, « La Centenaire »

    Merci pour ces textes, merci beaucoup 🙂

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  3. Avatar de Milkyway

    Des yeux qui n’arrivent plus ou ne veulent plus rien retenir.. Des larmes non pas de tristesse mais d’amour ressenti à la vue d’une photo et à la lecture de quelques mots..
    Que serait la vie sans une personne qui vous donne de l’amour sans compter ni rien attendre en retour ?!

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  4. Avatar de pucedepoesir

    Merci @dwarfy , pour le com’ et le partage. Un bel hommage de plus à ces personnes qui méritent nos « toujours ».

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  5. Avatar de dwarfy
    dwarfy

    C’est une magnifique déclaration d’amour… magnifique et bouleversante.

    Moi aussi j’ai travaillé avec des personnes âgées, en fin de vie, il y a quelques années… et voici ce que j’avais écrit à la suite d’une « rencontre » dans une chambre d’hôpital…

    « A Monsieur Giraudo

    caprice d’une écorce sèche se démembre
    tes feuilles ne bruissent plus calvitie
    mais de terribles lacunes te traversent
    tronc violé aux orifices complices
    un sécateur invisible s’est installé en toi

    marécages aux alliés torrentueux seuls quelques fracas déchirent
    nocturne lumière envahir lumière nocturne
    aux fils faillés tes racines se cramponnent
    le tressage échevelé tournois d’illusions cotonneuses
    prunelles étincelantes comme une brise oxymorique
    « Impeccable » et décharné
    tu vagabondes à travers des fantômes provoqués
    projetés sur la toile absurde
    évasion incohérente amas hétérogène
    boues vapeurs entremêlées de rêve
    une fourchette plantée dans le vide
    joueuse imperceptible et cette fenêtre hypocrite
    toi, témoin du courant d’air
    les capillaires rugueux tendus au vent
    tu n’attends que l’évaporation dans la nuit attirée
    et ce contact en moufle fin du sifflement

        l’apaisement éclot tu t’endors
    

    leurre leurre l’heure
    pèse sur tes branches aux alvéoles

    closes

    …toujours mes doigts seront écorchés »

    (5/10/ 2007)

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